Retour de Compostelle

En ce matin du 8 juillet 2021, je pars pour Compostelle, je pars de Sarria pour un périple de 15 jours en compagnie, pour la première fois, de trente personnes que je ne connais, pour la plupart, pas.

L’itinéraire proposé est tentant car depuis 2015, j’ai envie d’aller à pied jusqu’à la mer, fin des terres, bout du monde, par le Camino de Fisterra-Muxia. Ce lieu mythique situé aux confins de l’Europe occidentale marque la fin du chemin terrestre des pèlerins de Compostelle. C’est le kilomètre Zéro du chemin, celui où certains pèlerins brûlent leurs vêtements et leurs sandales en signe de renaissance, de renouveau intérieur. Ils formalisent ainsi les effets du Chemin sur eux-mêmes, conscients d’avoir changé, comme s’il leur avait permis de changer de peau. En effet, le but est là, changer de peau ne serait-ce que pendant trois semaines dans l’espoir d’en trouver une nouvelle qui permette d’aller plus loin, plus fort vers la prochaine étape, celle qui marque la fin d’une vie et, j’espère, le début d’une autre.

Revenir ensuite vers Santiago comme si je découvrais cette ville pour la première fois ; la cathédrale de Santiago de Compostelle et sa place de l’Obradoiro, ce lieu magique, attirant comme aimanté, vers lequel convergent tous les pèlerins de Compostelle. Le Chemin est la trace de mes pas avançant vers un mystère que j’appréhende et que, pour autant, je voudrais éclaircir.

Au petit matin du 10 juillet, de suite, entrée dans l’inconnu du pèlerinage avec ses plaisirs et ses difficultés : port du sac à dos, conditions climatiques incertaines, rythme de marche, fatigue physique, autant d’éléments à évaluer et gérer. Le voyage se déroule en Galice, région superbe, vallonnée et tranquille. Le cheminement à travers les champs, les prés, les bois, les campagnes verdoyantes nous plonge dans l’émerveillement et, parfois, dans la tristesse lorsque la désertification est en route. La route est parfois longue, quelque fois ponctuée de rencontres, haltes accueillantes, monuments, églises, édifices, si bien que la journée passe vite et que l’étape du soir est atteinte le corps fatigué mais l’esprit comblé. Les chemins sont calmes, la foule « pèlerinante » n’est pas là ; des étrangers il n’y en a quasiment pas. Une majorité d’espagnols et des français, les seuls étrangers ou presque.

Ce voyage repoussé de 2020 pour cause de pandémie tombe, en fait, au bon moment. En effet, ce voyage est, pour moi et cette fois-ci, une mise entre parenthèse d’un quotidien insensé, obsédant, harcelant et oppressant jusqu’à l’écoeurement. Partir, c’est se détacher, voir ailleurs, autrement, se perdre peut-être, pour se retrouver. C’est aussi, s’enrichir de l’autre différent, changer de vie pour la comprendre et mieux l’habiter. C’est finalement faire confiance et cheminer, parfois dans la souffrance, mais toujours dans l’espérance. C’est ainsi que, très rapidement, dès la première étape, je comprends que mon présent chemin ne peut pas être et ne sera pas le même que les précédents. Dès le premier jour, j’ai senti que l’énergie du chemin coulait en moi comme s’il m’attendait, j’ai senti que ma propre énergie retrouvait le terrain propice à sa libération, une sorte de résonance entre le Chemin et moi. De suite, j’ai compris que cette liberté retrouvée ne pouvait pas être égoïste et inutile, le retour à la source de moi-même a opéré.

Cette fois-ci, donc, je pars avec un groupe formé par une association, Compostelle45, qui, avec beaucoup de courage et ténacité, a réussi à mener à bien un projet que cette belle phrase de Marcel Proust résume bien : « Le seul véritable voyage n’est pas d’aller vers d’autres paysages mais d’avoir d’autres yeux. ». Confort extraordinaire pour un pèlerin, la sécurité d’un d’un hébergement accueillant, le gîte et le couvert sont réservés, pas besoin de chercher en fin d’après-midi une place dans une albergue, de quoi satisfaire sa faim jusqu’au lendemain. Chacun est libre de rallier l’étape du soir selon ses besoins, convictions ou souhaits, seul impératif, être arrivé en fin d’après-midi ; la liberté de la marche avec pour seules références ses propres motivations.

Partager la vie d’un groupe homogène, ouvert et motivé, modèle réduit de notre société, m’a permis de retrouver du lien, un contact étroit avec la vie, le vivant, celui qui disparaît peu à peu emporté par les bourrasques d’un monde chancelant, malade et fou. J’ai voulu être profondément dans « l’ici et maintenant », et non pas comme les autres fois dans l’introspection, la pensée ouverte et libre, voire la méditation. Une démarche solitaire peut être quelque peu égoïste, agir dans un groupe ajoute la dimension humaine source de joies, partage et performances. Elle peut sembler réductrice de liberté mais ce qu’elle peut apporter est d’une telle richesse affective et morale que le « jeu en vaut la chandelle ».

Chaque matin de notre voyage, souvent partis dans les brumes de l’aube, nous avons repris notre sac, nos bâtons, poursuivis notre route, ponctuée de quelques haltes bienvenues, emportant avec nous notre message, nos prières pour l’enfant, le malade, le défunt, l’amour, la vie. Chaque jour, coupés du monde réel, guidés par les Etoiles et, parfois, le smartphone, nous avons parcouru, observé ce que ce monde nous offre encore. Chaque soir nous sommes arrivés, fourbus mais heureux à l’albergue, havre bruissant de vie, pour un repos bien mérité. Nous avons évoqué, nos enfants, petits-enfants, amours, joies et déceptions. Nous avons parlé de nos rêves et nos cauchemars. Chaque nuit, la fatigue s’en est allée pour que chaque matin, chacun soit prêt à repartir, jusqu’à la fin du parcours. Chaque matin, j’aime les idées d’autonomie et humilité face à l’univers. Chaque jour, à son rythme, chacun avance, seul ou par petit groupe, les liens se forment, le dialogue s’installe, une petite communauté naît.

Je pars, emportant mon âme en quête d’absolu et de renoncement. Je pars pour fuir une monstrueuse horloge, celle qui brise les vies et pétrifie les cœurs, pour fuir un quotidien abrutissant et asphyxiant, je cherche ma place dans un monde qui brouille les repères, un monde qui ne maîtrise plus sa trajectoire, une machine infernale sans pilote. Coincé dans un espace fini, enchainé par le temps, soumis à un monde d’apparence, je suis en quête d’une Vérité qui toujours m’échappe, celle qui permettrait d’échapper à cette roue dantesque qui s’appelle le Progrès, un « toujours plus » qui déshumanise notre société au nom du confort de quelques uns, au dépend des hommes et de notre environnement. Donner un sens à mon existence comme à mes actes, un besoin…

Le Chemin une forme d’aventure libératrice, la vie autant que possible dépouillée de ses artifices, les rencontres sans barrières, les échanges simples et déclassifiés, le dialogue sans jugement et à-priori. Sur le Chemin, l’être profond peut s’exprimer, ce Soi qui nous défini en tant qu’être humain. Sur le Chemin, on se dépouille de ses habits de société, on est tous égaux devant le soleil, la pluie, les bobos, la faim, la soif, la marche. On se parle de personne à personne, les paroles de l’autre nous enrichissent de son histoire, ses connaissances, ses idées, ses convictions et ses sentiments. Le Chemin est un miroir de notre société, c’est aussi le miroir de ce que nous sommes.

Parcourir les chemins, c’est comme dialoguer avec le monde. Pas après pas, les pieds bien posés sur le sol, il s’agit d’écouter le monde avec empathie et lucidité, puis de se lancer sur le chemin qui mène à l’essentiel. C’est pouvoir, en toute simplicité et liberté, observer, sentir, voir et entendre, sans barrière, sans filtre, le vivant, du règne minéral à l’homme, s’exprimer. Retrouver son rythme, écouter son corps, libérer son esprit des pensées envahissantes, se connecter à son âme, la relier à celle de notre univers, une connexion à l’universel. C’est un regard sur le monde, ses énergies, ses consciences, ses prières. En même temps, c’est prendre de la distance, pour changer son regard, retrouver des perspectives, changer de paradigme.

Chaque pèlerin emporte avec lui ses motivations, ses doutes, ses peurs, ses angoisses. Souvent, il souhaite faire le point à un moment important de sa vie (fin des études, chômage, mariage, retraite, divorce), tourner une page, faire un deuil, renaître après une maladie ou un accident, fuir le stress d’une société de plus en plus exigeante, obtenir un répit pour savourer l’instant présent. Que ses motivations soient religieuse, spirituelle, culturelle, défit sportif, aventure, dépassement de soi ou trek pas cher, tous sont en quête de soi, de leur âme ou de l’esprit du monde. Tout le monde peut se mettre en route vers Compostelle, son chemin sera celui qu’il voudra.

Le pèlerin de Compostelle porte librement un message, le sien et, qu’il soit croyant, pratiquant ou pas, celui de l’apôtre Jacques. Le Chemin porte les valeurs bibliques, engagement, humilité, honnêteté, rigueur, respectabilité, dignité, etc. Ce message est universel et intemporel. Il a contribué à l’émergence de notre civilisation, a permis de sortir l’humanité de la barbarie. Dans la pièce de théâtre qui se joue, une tragédie dont nous sommes acteurs, nous portons notre avenir, celui de nos enfants et de nos proches.

Ce voyage nous laisse de bien belles images dans la tête, de très beaux souvenirs des personnes rencontrées et des lieux traversés. J’ai pu écouter, aider et porter, au mieux, mon attention vers l’autre. J’ai pu ainsi faire revivre les valeurs de solidarité et bienveillance du Chemin, j’ai retrouvé ma famille spirituelle. En plaçant l’esprit dans l’action, nous avons, sans doute, mis en lumière les graines que nous portons, à nous de les faire éclore dans le terreau du monde dont nous sommes tous des pèlerins assoiffés de Vérités.

Pendant trois semaines, comme beaucoup d’entre-nous, je suppose, je suis revenu à mon essentiel, une pensée rationnelle et humaine, sage et équilibrée. Je me suis empli des richesses de chacun. La parenthèse est aujourd’hui refermée, mais notre voyage n’est pas terminé, il se poursuit dans notre tête, notre cœur et notre âme. Nous somme entrés dans l’esprit de Compostelle, nous lui avons donné le sens que nous voulions lui donner, n’est-ce pas la plus grande des libertés ?

Pèlerin du monde, je suis le début et la fin de mon Chemin. Les pieds englués dans la glaise, je regarde les étoiles.

Merci à tous.

E ultreïa, E suseïa

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